Votre facture d’électricité finance déjà des installations qui ne produisent pas le moindre kilowattheure. Certaines ne sont même pas sorties de terre. Ce n’est pas une anomalie, c’est le système lui-même : en France, on paie des centrales avant qu’elles n’existent, et parfois pendant quinze à vingt ans.
Ce mécanisme a un nom : l’obligation d’achat. Il s’appuie sur des contrats garantis, signés bien avant la mise en service des installations, qui engagent l’État et les consommateurs sur des durées considérables. Résultat : des dizaines de milliards d’euros déjà versés, et près de 87 milliards engagés pour les années à venir, selon la Cour des Comptes.
Le mécanisme d’obligation d’achat : payer des centrales avant leur construction
Le principe remonte aux années 2000, quand la France a voulu accélérer le développement des énergies renouvelables. Pour convaincre des investisseurs privés de construire des parcs éoliens ou des fermes photovoltaïques, l’État a proposé des tarifs garantis sur quinze à vingt ans, fixés au moment de la signature du contrat, bien avant la mise en service réelle du site.
Concrètement, un promoteur qui obtient un contrat pour un parc éolien de 50 mégawatts sait déjà, avant même de couler le premier mètre cube de béton, combien il touchera pour chaque mégawattheure produit pendant les deux décennies suivantes. Ce tarif est souvent bien supérieur au prix du marché. La différence est compensée par une taxe prélevée sur toutes les factures d’électricité : la CSPE, contribution au service public de l’électricité.
Le problème, c’est que ces engagements sont pris des années avant que la centrale ne tourne. Entre la signature du contrat et la mise en service effective, les coûts de construction baissent souvent, les technologies progressent, mais le tarif garanti, lui, reste figé. Les producteurs touchent alors une rémunération calculée sur des hypothèses de coûts obsolètes.
26 milliards déjà dépensés, 87 milliards engagés : le vrai coût des renouvelables
Les chiffres avancés par la Cour des Comptes donnent le vertige. Depuis le lancement de ces dispositifs, environ 26 milliards d’euros ont déjà été versés aux producteurs d’électricité renouvelable, essentiellement dans l’éolien et le photovoltaïque. Mais ce montant n’est que la partie visible : les engagements pris pour les contrats en cours et à venir représentent environ 87 milliards d’euros de dépenses futures, une charge qualifiée de « hors bilan » parce qu’elle n’apparaît pas immédiatement dans les comptes publics.
Cette notion de coûts cachés est centrale dans les alertes répétées de la Cour des Comptes. L’institution pointe du doigt une sur-rémunération structurelle de certains producteurs, notamment pour les premiers parcs éoliens et solaires construits avant 2011, quand les tarifs garantis avaient été fixés à des niveaux très généreux pour lancer la filière. Certains contrats continuent de verser des sommes largement supérieures à ce que justifierait le coût réel de production, des années après la mise en service.
Un rapport parlementaire évoque même des cas de fraude ou de contournement des règles d’attribution, certains porteurs de projets ayant multiplié les demandes de contrats pour un même site en jouant sur des découpages administratifs. Ces dérives ont conduit à des recommandations pour renforcer les contrôles, mais le stock de contrats déjà signés reste, lui, intouchable pendant encore une décennie ou plus.
C’est le montant des engagements hors bilan liés aux contrats de soutien aux énergies renouvelables, encore à payer sur les quinze prochaines années. Un chiffre qui ne figure dans aucune facture immédiate, mais qui pèsera sur les consommateurs pendant longtemps.
Le nucléaire aussi : le cas des futurs EPR

Ce mécanisme ne se limite pas aux renouvelables. Le nucléaire connaît une logique similaire avec les projets de nouveaux réacteurs EPR. Pour financer la construction de ces centrales, dont la mise en service est prévue au mieux dans une dizaine d’années, l’État et EDF envisagent des dispositifs de financement anticipé, où les consommateurs contribueraient avant même que les réacteurs ne produisent le moindre électron.
La Cour des Comptes a mis en garde sur ce point précis : les dérives de coûts et de calendrier observées sur l’EPR de Flamanville, dont la facture a explosé et le chantier pris plus de dix ans de retard, doivent servir de leçon. Engager financièrement les Français sur des projets nucléaires avant leur achèvement expose au même risque que celui déjà vécu avec les renouvelables : payer pour une promesse, pas pour une production réelle.
Cette question s’inscrit dans un débat plus large sur le mix énergétique français et la manière dont on finance la transition énergétique. Faut-il continuer à garantir des tarifs fixes sur des décennies, au risque de figer des coûts obsolètes, ou repenser entièrement le modèle de subventions pour qu’il s’ajuste aux réalités du marché ?
Qui paie la facture ? L’impact concret sur les consommateurs
Tous ces montants finissent par se retrouver sur la facture d’électricité de chaque ménage. La CSPE, longtemps intégrée directement au prix du kilowattheure, finance une partie de ces contrats, un mécanisme comparable au surcoût du biométhane pour les ménages déjà observé sur les factures de gaz. Depuis quelques années, une portion croissante de cette charge est aussi prise en charge par le budget de l’État, donc par l’impôt, ce qui rend le coût réel moins visible mais tout aussi réel.
Pour donner un ordre de grandeur, un ménage français consommant environ 4 500 kilowattheures par an contribue, via sa facture et ses impôts combinés, à hauteur de plusieurs dizaines d’euros chaque année au financement de ces contrats de soutien aux énergies renouvelables. Sur quinze ans, cela représente une somme loin d’être négligeable, répartie entre des millions de foyers.
| Poste | Montant approximatif |
|---|---|
| Déjà versé pour les renouvelables | 26 milliards d’euros |
| Engagements futurs (hors bilan) | 87 milliards d’euros |
| Durée type des contrats garantis | 15 à 20 ans |
La question posée par plusieurs commissions d’enquête parlementaires est simple : ce modèle est-il encore soutenable ? Certains proposent de renégocier les contrats les plus anciens, ceux dont la sur-rémunération est la plus flagrante, pour réduire la facture collective sans remettre en cause l’ensemble de la politique de soutien aux renouvelables. D’autres estiment qu’il faut revoir en profondeur le rôle d’EDF et des mécanismes d’obligation d’achat avant de lancer de nouveaux engagements aussi lourds pour le nucléaire.
Ce qui est certain, c’est que la logique de payer aujourd’hui pour une production future continuera de peser sur les factures pendant encore de nombreuses années. Les contrats signés il y a dix ou quinze ans courent toujours, et les nouveaux projets, qu’ils soient éoliens, solaires ou nucléaires, s’inscrivent dans la même mécanique. Comprendre ce fonctionnement, c’est aussi comprendre pourquoi la facture d’électricité ne reflète jamais uniquement la consommation réelle d’un foyer.




