Gestion du patrimoine

Remariée à un homme qui avait déjà des enfants, elle pensait garder la maison au décès : la loi ne voit pas les choses ainsi

Femme assise signant des documents face a un notaire

Trente ans de vie commune, une maison où l’on a tout repeint ensemble, et la certitude que « de toute façon, elle me reviendra ». Puis le mari décède, et le notaire annonce que deux enfants d’un premier mariage vont devenir propriétaires de la majeure partie des murs. Cette situation est bien plus courante qu’on ne le croit dans une famille recomposée, où la clause d’assurance-vie après un remariage mérite aussi d’être vérifiée.

Pour comprendre ce qui se joue, il faut distinguer deux questions que beaucoup confondent : pouvoir rester dans le logement, et en être propriétaire. La loi répond oui à la première, souvent non à la seconde.

Le conjoint survivant garde-t-il la maison au décès ?

La réponse courte : oui, vous pouvez en principe continuer à y vivre, mais vous n’en deviendrez pas forcément propriétaire. Le conjoint survivant dispose de deux protections sur le logement familial, quel que soit le régime matrimonial.

La première est le droit temporaire d’habitation : pendant un an après le décès, vous occupez gratuitement le logement que vous habitiez comme résidence principale. Il s’applique que la maison appartienne au défunt, aux deux époux ou qu’elle soit louée. Le défunt ne peut pas vous en priver par testament.

La seconde est le droit viager d’habitation : vous pouvez rester dans la maison jusqu’à la fin de votre vie, à condition d’en faire la demande dans l’année qui suit le décès. Le logement doit appartenir au défunt ou aux deux époux, et vous devez l’occuper effectivement comme résidence principale. Un point à connaître : le défunt peut écarter ce droit par un testament établi devant notaire. Sans cette démarche de sa part, il joue en votre faveur.

Ce droit a toutefois un prix. Sa valeur, calculée selon votre âge, vient en déduction de vos droits dans la succession. Vous gardez un toit, mais pas nécessairement un patrimoine immobilier à transmettre.

Enfants d’un premier lit : pourquoi la loi limite les droits du conjoint

Tout bascule avec la présence d’enfants non communs. Quand tous les enfants sont issus du couple, le conjoint survivant peut choisir entre l’usufruit de la totalité des biens et un quart en pleine propriété. Avec ne serait-ce qu’un enfant d’un premier lit, ce choix disparaît : il ne reste que le quart en pleine propriété.

Les enfants, eux, sont protégés par la réserve héréditaire. Une part minimale de la succession leur est garantie : la moitié avec un enfant, les deux tiers avec deux, les trois quarts avec trois ou plus. Le reste, la quotité disponible, peut être donné à qui le défunt le souhaite, par exemple à son épouse.

Un exemple chiffré pour y voir clair

Imaginons une maison de 300 000 €, achetée par le mari avant le mariage, qui constitue l’essentiel de son patrimoine. Il laisse son épouse et deux enfants de sa première union.

Situation Ce que reçoit l’épouse Ce que reçoivent les enfants
Aucune donation entre époux Un quart en pleine propriété (75 000 €), plus un droit d’habitation à demander Les trois quarts (225 000 €), dont la nue-propriété sur le droit d’habitation
Donation au dernier vivant (option usufruit total) L’usufruit de toute la maison, à vie La nue-propriété, qui devient pleine propriété à son décès
Donation au dernier vivant (quotité disponible) Un tiers en pleine propriété (100 000 €), plus l’usufruit du reste La nue-propriété des deux tiers restants

Sans rien avoir prévu, l’épouse se retrouve avec un quart de la maison, en indivision avec deux beaux-enfants qui peuvent vouloir vendre, un cas proche de celui des héritiers bloqués en indivision. Avec une donation entre époux, elle sécurise son logement pour le reste de sa vie.

Droit viager d’habitation : 12 mois pour le réclamer

Le droit temporaire joue automatiquement, mais pas le droit viager. Si vous laissez passer le délai d’un an après le décès sans le demander, vous risquez de le perdre. Faites la démarche auprès du notaire dès l’ouverture de la succession, par écrit.

Ce qui change selon le régime matrimonial et le statut du logement

Couple devant maison avec jardin tenant des cles

Le contrat de mariage, ou à défaut le régime légal, détermine ce qui entre dans la succession. En communauté légale, une maison achetée pendant le mariage est un bien commun : la moitié vous appartient déjà, et seule l’autre moitié est partagée entre vous et les enfants. Votre position est donc plus favorable que dans l’exemple ci-dessus.

En séparation de biens, tout dépend du nom inscrit sur l’acte d’achat. Si votre mari est seul propriétaire, la maison entière est dans la succession. Si vous êtes propriétaires à parts égales, vous restez propriétaire de votre moitié, indépendamment du décès.

Un bien acquis par votre mari avant le mariage, ou reçu par héritage, reste un bien propre même en communauté. C’est le cas le plus fragile pour le conjoint survivant, car la maison est alors intégralement dans la succession.

Protéger le conjoint : donation au dernier vivant, préciput, testament

La donation entre époux, aussi appelée donation au dernier vivant, est l’outil de base. Elle élargit vos droits au-delà du quart légal : usufruit de la totalité, quotité disponible en pleine propriété complétée par l’usufruit du reste, ou un quart en pleine propriété et trois quarts en usufruit. Elle se signe chez le notaire, peut être révoquée tant que les deux époux sont en vie, et coûte peu.

Pour un couple marié sous un régime de communauté, la clause de préciput permet au survivant de prélever un bien commun, comme le logement, avant tout partage. Elle se prévoit dans le contrat de mariage ou par un changement de régime. Les enfants non communs conservent toutefois un recours si cette clause porte atteinte à leur réserve.

Le testament complète le dispositif. Votre mari peut y léguer à son épouse l’usufruit de la maison, ou lui léguer la quotité disponible, dans la limite de ce que la loi autorise. Il peut aussi prévoir que le droit viager d’habitation s’applique, en s’abstenant de l’écarter.

Enfin, au moment du partage, vous pouvez demander l’attribution préférentielle du logement dans lequel vous viviez. Vous devenez alors propriétaire de la maison, à charge de verser une soulte aux enfants si votre part ne couvre pas sa valeur. Sans épargne ni autre bien dans la succession, cette soulte peut être difficile à financer.

Erreurs fréquentes qui fragilisent le conjoint survivant

Dossier de succession sur un bureau, stylo et lunettes

Certaines décisions, prises de bonne foi, se retournent contre le conjoint. En voici les principales :

  • Donner la nue-propriété de la maison aux enfants en gardant l’usufruit pour soi seul : à votre décès, l’usufruit s’éteint et votre épouse n’a plus rien sur le bien.
  • Croire que le mariage suffit : sans donation entre époux, les droits restent ceux du quart en pleine propriété.
  • Oublier le délai d’un an pour réclamer le droit viager d’habitation.
  • Rédiger un testament maison sans vérifier qu’il respecte la réserve héréditaire : les enfants peuvent demander la réduction des donations qui l’entament.
  • Attendre qu’un des époux soit malade pour réagir : une donation ou un changement de régime se prépare à deux, de son vivant.

Le plus sûr reste d’aller voir un notaire avant que la question ne se pose. Une consultation permet de faire le point sur le régime matrimonial, la propriété du logement et le nombre d’enfants non communs, puis de choisir la combinaison d’outils qui protège le conjoint sans priver les enfants de leur part. Une fois le décès survenu, il ne reste souvent que le droit d’habitation et le quart légal.

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Article publié par la rédaction de Affaires & Futur.

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